« Une entreprise sans vision sociale ne peut donner de sens à son action »
La Tribune - Archive du 3 août 1999, mais tellement d'actualité


Elisabeth Laville est cofondatrice du cabinet de conseil en stratégie et en citoyenneté Utopies. Elle insiste sur l’intérêt de mettre l’éthique au coeur de la stratégie de l’entreprise.

 « La Tribune ». Où en est l’esprit « solidaire » des entreprises françaises ? Elisabeth Laville. La plupart ne savent pas assez qu’elles sont interdépendantes de leur environnement. Elles n’ont pas encore pris la mesure de la spirale vertueuse qui veut que, quand on fait du bien autour de soi, on se fait du bien. Une entreprise sans vision sociale à long terme est incapable de donner du sens à son action. 

Mais la sensibilité éthique progresse. Quand une entreprise décide d’engager une action, elle le fait généralement de deux manières, soit par du mécénat, soit en mobilisant les employés dans un projet commun de bénévolat visant à donner un sentiment de fierté aux salariés. Cela remet rarement en cause la manière de travailler dans son métier. Mais cela a un intérêt pragmatique. En effet, en acceptant de s’ouvrir, les entreprises sont incitées à rencontrer des collectivités, des associations. En retour, elles sont questionnées sur leurs pratiques et sur la cohérence de leur action par rapport à leur comportement. Celles qui recueillent les fruits de leur engagement sont surtout celles qui intègrent la démarche citoyenne au coeur de leur stratégie de développement. 

Par opposition au mécénat qui se pratique en marge de l’entreprise et souvent en dehors des salariés. Le problème des entreprises, ce n’est pas qu’elles portent la citoyenneté dans leurs statuts mais qu’elles la fassent évoluer dans les pratiques, les produits, le management. 

La mise en avant de l’éthique n’est-elle pas aussi un moyen de faire oublier des pratiques parfois critiquables ? 

Les salariés, les consommateurs, les citoyens sont de plus en plus exigeants. Ils savent que nul n’est parfait et qu’une entreprise ne peut aller jusqu’au bout d’un engagement éthique idéal. Mais l’incohérence est mal perçue. Quand il y a une trop forte contradiction entre ce qu’elle dit sur le plan de l’engagement citoyen et les pratiques qui existent dans l’entreprise, cela peut se retourner contre l’entreprise. D’ailleurs les actionnaires ne s’y trompent pas. Ils évitent les destinations douteuses. Aux Etats-Unis, 1 dollar sur 10 est actuellement investi dans des fonds de placement « éthiques » proposés par des organismes financiers traditionnels. Ce critère devient un critère de succès. La création des indices alternatifs témoignent de cet intérêt. Ils affichent des performances économiques supérieures aux indices normaux. 

Quel est le point d’horizon d’une entreprise dite citoyenne ? 

C’est le modèle de développement durable. Il repose sur la capacité à gérer les équilibres. Le principe d’efficacité de ce comportement ne se juge pas au profit, il se juge dans une démarche économiquement rentable, socialement équitable, environnementalement viable. Certaines entreprises ont entrepris des changements étonnants. Le PDG d’Interface, leader mondial des dalles de moquette de bureau, après avoir réalisé le caractère antiécologique de ses dalles, a eu un choc salutaire qui l’a amené à entreprendre de tout changer dans l’entreprise. Il a d’abord diminué considérablement les déchets, puis les a recyclés et a revu sa stratégie industrielle en devenant fournisseur de moquette en leasing au lieu de les vendre. Cela suppose de la part du dirigeant une certaine dose de courage, car il n’y a pas forcément un gain d’image à obtenir. Mais le fait d’être né dans un climat solidaire n’est pas forcément une garantie. Des entreprises qui inscrivent cette démarche dans leur finalité, comme des sociétés de traitement de déchets ou des banques mutualistes, ont parfois tendance à se reposer sur leurs lauriers de naissance. 

Pour autant, être citoyen est-il synonyme de succès ? 

Etre citoyen n’est en tous cas pas une garantie contre l’échec. On travaille mieux dans une entreprise qui a une âme, où les salariés ont plaisir à être. Mais il y a encore beaucoup à faire. Les entreprises les plus avancées disent elles-mêmes qu’elles ont encore une montagne à grimper. L’éthique pousse à la vigilance. Une chose est sûre : une entreprise qui ne tient aucun compte de l’environnement externe et qui n’est pas à l’écoute de son environnement interne ne marche pas longtemps. Le management cynique n’est pas rentable.         

Propos recueillis par Yan de Kerorguen

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