Un nouveau choc pétrolier

La décapitation du ressortissant américain à Riyad par le Saoudien d'Al Qaïda devra non seulement remettre au goût du jour le combat sans merci que livrent les Etats-Unis à la nébuleuse terroriste mais aura certainement des conséquences économiques et politiques pour l'Arabie Saoudite, terre de cette bataille. Tous les analystes confirment la réorientation de la stratégie énergétique américaine et qui cible les pays actuellement ou potentiellement producteurs en Afrique. Ce pays profite du déclin de l'Europe et la France en particulier dans cette partie du monde. L'offensive que mène le ministre actuel de l'Economie en France pour tenter de recoller les morceaux n'est pas étrangère à cette démarche américaine. Alors pourquoi les Etats-Unis cherchent-ils à faire main-basse sur le pétrole d'Afrique ? Ont-ils une part de responsabilité dans les augmentations actuelles du prix du pétrole ? Eventuellement, quelle serait la future configuration géopolitique qui servira de base aux relations pétrolières internationales ?

La situation énergétique américaine
Le déficit américain est passé en une décennie de 100 à 450 millions de dollars. Il est clair que pour équilibrer ses comptes l'Amérique a besoin de flux de capitaux extérieurs de volume équivalent et donc devra lutter politiquement et militairement pour maintenir une hégémonie désormais indispensable à son niveau de vie. Pourquoi justement le niveau de vie ? Les Etats-Unis, qui s'impliquent en tant que superpuissance dans de nombreux conflits dans le monde pour maintenir et entretenir l'image du gendarme du monde, tentent d'imputer les baisses de croissance à des pertes pour faire régner l'ordre pour le compte des pays touchés par le terrorisme international.
L'Amérique, qui a découvert la première le pétrole, en reste la principale utilisatrice dans le monde. Elle est devenue, ces trente dernières années, massivement importatrice en comparaison de l'Europe et du Japon dont la production est peu importante, voire inexistante, mais leur situation énergétique s'est normalisée avec le temps. Juste avant l'embargo pétrolier de 1973, les Etats-Unis produisaient autour de 9,2 millions de barils par jour et en importaient 3,2. A l'amorce du IIIe millénaire, leur production journalière a chuté de 36 % et leur dépendance du pétrole est remontée, quant à elle, à 63 %. Au rythme actuel, les analystes les prédisent totalement importateurs d'ici l'an 2010.
Ce scénario pessimiste du bilan énergétique de ce pays justifie en quelque sorte son obsession vis-à-vis de cette source d'énergie. Il reste cependant très intéressant de voir d'où et de quelle manière l'Amérique du Nord s'approvisionne-t-elle exactement ? En dépit du poids que représente l'Arabie Saoudite dans la production et les réserves de pétrole, les pays du Golfe fournissent aux Etats-Unis environ 16 % de leur consommation. Par contre, le Canada, le Venezuela et le Mexique détiennent la part du lion avec plus de 2 milliards de barils.
D'autres part, les experts sont unanimes pour dire que les Etats-Unis ne veulent et n'ont aucun intérêt pour éclater ou faire disparaître l'OPEP, organisation qu'ils « contrôlaient » parfaitement à travers une mainmise sur ses gros producteurs, notamment ceux des pays du Golfe. Cette organisation échappe totalement aux règles élémentaires de l'économie mondiale chapeautée par l'OMC. Il a été établi que la régulation du marché du pétrole et la stabilisation de son prix arrangent non seulement les membres de l'OPEP mais aussi les petits producteurs du Texas. Il se trouve qu'après la guerre de l'Irak, la déstabilisation de l'Arabie Saoudite, la montée du terrorisme ciblé sur les installations pétrolières, la question de la pérennité des approvisionnements pétroliers éclate au grand jour et contraint le pays à diversifier ses sources d'approvisionnement, quitte à convoiter des régions qui étaient depuis longtemps la chasse gardée des Européens et vont certainement bouleverser la géopolitique des matières premières.

La situation de l'offre et de la demande en pétrole et gaz
Les réserves mondiales du pétrole continuent de croître en 2004 pour s'établir à un niveau équivalent à plus de 40 ans de consommation.
Les réserves pétrolières prouvées ont atteint 1 148 milliards de barils fin 2003, ceci est équivalent à environ 157 milliards de tonnes. Il est clair que l'Arabie Saoudite a les plus vastes réserves du monde avec 263 milliards de baril (23 %), l'Iran arrive en deuxième position avec 131 milliards (11 %) suivi de l'Irak avec 115 milliards (10 %).
En résumé, le Proche-Orient dispose, à lui seul, de 63 % des réserves mondiales, l'Europe et l'Asie environ 9 %, dont 6 % en Russie, l'Afrique avec 9 % au même niveau que l'Amérique centrale et latine.
Cette progression ne concerne pas uniquement le pétrole, mais également le gaz dont les réserves se situent autour de
60 ans et à un niveau dépassant les 176 000 milliards de m3 répartis à parts presque égales entre la Russie, l'Iran et le Qatar (27 %). En dépit de la hausse récente des cours du pétrole, la demande a progressé de 2 % pour atteindre
78,11 millions de barils par jour, dépassant ainsi sa croissance moyenne sur dix ans de 1,6 %.
La perturbation de la production au Venezuela et l'Irak a été également compensée par les autres membres du cartel dont le total a augmenté de 7 % pour atteindre 30 millions de barils par jour. Quant aux pays non membres de l'OPEP, ils ont vu leur offre de pétrole augmenter de 2 % à 46 millions de barils par jour, l'acteur principal de cet effort reste bienaentendu la Russie.
La problématique de la sécurité de l'énergie ne se pose plus en termes de pénurie des réserves mais de la nécessité que le pétrole et le gaz sur le marché satisfassent la demande.
Il semblerait qu'à part l'Arabie Saoudite, dont les capacités de production restent à vérifier, le reste du monde produit à « fond la caisse » et donc, c'est en termes de capacité de production qu'il va falloir aborder cette sécurité.
La consommation énergétique s'est accrue partout dans le monde et notamment en Asie Pacifique (6,3 %) et en Amérique du Nord (0,4 %).
L'augmentation des cours du pétrole est-elle conjoncturelle ou assistons-nous à un nouveau choc pétrolier ?
Les statistiques montrent que les prix du pétrole sont en augmentation depuis 2000 et que la situation actuelle reste indépendante d'une éventuelle pénurie des ressources. Donc la bonne volonté des pays membres de l'OPEP d'augmenter leur quota va certainement contribuer à réduire la nervosité du marché, mais les prix resteront relativement hauts. La future baisse sera imputée à la saison estivale durant laquelle la consommation de l'énergie habituellement baisse.
Selon un bulletin de l'Institut français du pétrole (IFP), il y aurait plusieurs raisons qui militent en faveur de cette thèse :
1. Les stocks bas des Etats-Unis, notamment en essence.
2. La politique volontariste de l'OPEP.
3. La dépréciation du dollar par rapport à l'euro.
4. La tendance à la baisse du prix sur les marchés à terme et notamment le Nymex.
Et ceci bien entendu sans compter le renforcement de ces différentes raisons par des problèmes géopolitiques dans les principales régions productrices, notamment au Moyen-Orient, Nigeria et Venezuela.

Que recèle exactement l'Afrique ?
Les pays visés par les Etats-Unis sont le Gabon, le Tchad, la Guinée équatoriale, l'Angola, la Libye, l'Algérie et le futur eldorado mauritanien et marocain.
Malibo, par exemple, un micro Etat de 500 000 habitants, produit 400 000 barils par jour et va devenir bientôt le troisième producteur de l'Afrique noire, derrière le Nigeria et l'Angola.
Il faut dire que sur les 8 milliards de barils de réserves nouvellement découvertes dans le monde, 7 proviennent du golfe de Guinée. Le potentiel de croissance y est désormais plus élevé qu'en Russie ou dans la mer Caspienne. En plus, il existe un avantage considérable de proximité. Le pétrole africain n'est qu'à sept jours de mer de la côte est des Etats-Unis par une route de haute mer relativement à l'abri des attaques terroristes. Ceci va réduire de 8 dollars par baril le coût du transport et d'assurance. Il fut dire aussi que le manque d'engagement de la compagnie Elf au Tchad a laissé le terrain libre pour sa convoitise par les Américains.
Le recul des compagnies françaises en Angola, considéré par les experts comme la future Arabie Saoudite de l'Afrique, a favorisé la percée américaine dans le continent. Ce pays produit aujourd'hui plus de 1,5 million de barils par jour. Le Gabon d'Omar Bango ne fera pas exception en dépit de sa position en faveur de son allié de toujours, la France, dans le conflit en Irak.
Il est question actuellement d'une éventuelle création d'une base militaire dans l'île de Sao Tomé, au large du Gabon, et à partir de laquelle ils pourraient intervenir dans tous les pays du golfe de Guinée, de la Côte d'Ivoire à l'Angola. Le rapprochement du leader libyen des compagnies américaines est maintenant établi à travers des déclarations directes et franches.
En Algérie, les Américains se placent en tête avec 35 % des investissements directs.

Conclusion
L'Europe, de part sa longue expérience dans les pays d'Afrique, a su concilier ses intérêts avec ceux des pays qui lui ouvrent les portes. Que va devenir ce Vieux Continent avec l'esprit du tout-privatisable ?

RR 7/7/2004, enseignant chercheur, Boumerdès

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