Quel fournisseur ne
souhaitera-t-il pas suivre l'évolution du pouvoir d'achat du consommateur
en lui proposant des produits plus élaborés... donc plus chers ?
Michel-Edouard Leclerc vient donc une nouvelle fois d'endosser son costume
préféré, celui du preux chevalier qui défend le consommateur. En
s'attaquant cette fois à l'Insee, dont l'indice des prix sous-estimerait
l'inflation réelle. A-t-il fait avancer la compréhension sur l'évolution
des prix ? Rien n'est moins sûr. Car, là où l'Insee conserve, année
après année, les mêmes référents, l'indice Leclerc, concocté par le
Bipe, est taillé sur mesure pour les besoins de la démonstration.
Après le débat sur l'inflation qui a suivi l'introduction de l'euro,
puis celui sur " l'inflation masquée " liée à l'innovation
produit (réelle ou non) mis en lumière cet automne par notre confrère
" LSA ", la campagne de Leclerc va renforcer dans leur l'opinion
les consommateurs qui pensent qu'" on " leur cache la vérité...
La vérité ? Elle est pourtant plus simple : tout industriel qui veut
survivre cherche naturellement à donner une valeur supplémentaire à son
produit pour que le consommateur lui consacre une part maximale de son
pouvoir d'achat. Le marché de la lame de rasoir en est depuis quarante
ans un parfait exemple. L'industrie automobile profite, elle, de ses gains
de productivité et de son innovation technologique pour vendre des
voitures toujours mieux équipées plutôt que d'accepter de voir baisser
le prix de vente moyen. Preuve cependant que le consommateur n'est pas
aussi sot qu'on le pense parfois, la Golf ayant perdu une bonne partie de
son avance sur ses rivales, VW ne parvient plus à la vendre avec un
" sur-prix ". Moins d'un an après son lancement, elle est discrètement
" discountée " à travers l'artifice d'un équipement gratuit,
l'air conditionné.
Faute de pouvoir améliorer suffisamment la qualité de ses produits,
l'industrie électronique grand public a, malgré ses efforts de design,
assisté impuissante à l'érosion du prix moyen de ses téléviseurs
pendant vingt ans. Heureusement pour elle, l'arrivée des écrans plats à
des prix acceptables relance enfin les chiffres d'affaires... Et pourtant
la qualité de l'image est inférieure à celle d'un téléviseur à tube
! Le consommateur se ferait-il avoir ? Faut-il appeler Michel Edouard
Leclerc à la rescousse ? Non. Outre la valeur statutaire d'un écran plat
(cela ne durera qu'un temps...), le consommateur est tout simplement
heureux de pouvoir jeter aux oubliettes le téléviseur lourd et
volumineux qui encombrait son salon.
Car l'innovation est aujourd'hui multifacette. Après avoir voulu pendant
des années se différencier à travers des poudres qui lavent plus blanc
que blanc, les lessiviers se battent à coups d'innovations "
pratiques ". Les dosettes individuelles de poudres ou de liquides
sont, au kilo, vendues beaucoup plus chères que la poudre en vrac dans le
bon vieux baril. Pourtant, elles trouvent preneurs. Car tout ce qui peut
simplifier la vie et rassurer le consommateur justifie à l'évidence un
surcroît de prix. D'ailleurs, la grande distribution n'a pas été la
dernière à le comprendre. Le développement continu de ses linéaires
chargés de salades, fruits et autres produits frais lavés, prédécoupés
et pré-emballés, le montre.
Monsieur Leclerc, donnez votre opinion, mais faites votre métier. Pas
celui de l'Insee...
Par Jean-Léon Vandoorne, directeur de la rédaction de l'Usine
Nouvelle