ncien conseiller de Bill
Clinton, Charles Kupchan, directeur des études européennes au Council on
Foreign Relations, est l'auteur d'un livre récent, The End of American
Era (Knopf, New York).
Dix pays d'Europe centrale et orientale - la «nouvelle Europe»
vantée à Washington - rejoignent l'UE. Celle-ci va-t-elle devenir plus
proaméricaine ?
Peut-être, mais il ne faut pas surestimer cet effet-là. On assiste
d'ailleurs déjà à un début de retour de bâton dans ces pays : les
opinions publiques se retournent contre les gouvernements qui se sont
associés aux Etats-Unis en Irak. Aujourd'hui, ces pays se sentent plus à
l'aise avec Washington et l'Otan qu'avec Bruxelles et l'UE, car ils considèrent
que ce sont les Etats-Unis qui les ont libérés du communisme et ils font
plus confiance à Oncle Sam pour leur sécurité. Mais tout cela est
temporaire. Les jeunes générations, qui n'ont pas connu le communisme,
seront plus européennes. Elles vont regarder la télévision européenne,
elles vont étudier à Bruges ou Stuttgart, leurs principales affinités
seront avec l'Europe...
L'Otan restera-t-elle une organisation capitale pour ces pays ?
Les Polonais et leurs voisins prennent conscience que l'Otan n'est plus
ce qu'elle était. Il est déjà prévu que la moitié des troupes américaines
se retirent d'Allemagne. Au début, Polonais, Roumains ou Bulgares se
disaient qu'ils allaient hériter de bases et de centaines de milliers de
militaires. Ils comprennent maintenant qu'ils n'auront qu'une poignée
d'installations. Et quand ils constateront que les Etats-Unis s'intéressent
à d'autres régions, ils se rangeront probablement derrière la volonté
européenne de créer une identité et une capacité de défense.
Les «durs» de l'administration Bush semblent aussi miser sur le
fait que l'élargissement va diluer l'Europe, l'affaiblir, l'empêcher de
se poser en rival des Etats-Unis...
C'est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale qu'une
administration américaine est ouvertement ambivalente sur la question de
l'unité de l'Europe. Mais les conservateurs ne sont pas les seuls à
remettre en question l'intérêt d'avoir une Europe plus intégrée et
plus sûre d'elle. Parmi la communauté des experts américains de
politique étrangère, l'ancien consensus se fissure. Tout cela à cause
de ce qui s'est passé sur l'Irak. Lorsque la France et l'Allemagne ont
dit non à la guerre, Washington est allé chercher d'autres alliés:
Grande-Bretagne, Italie, Espagne, Pologne... S'il y avait eu une position
commune à l'Europe, cela n'aurait pas été possible. Ces Américains
s'interrogent donc : «Voulons-nous vraiment nous retrouver dans une
situation dans laquelle l'Europe parle d'une seule voix et est capable de
nous isoler ?» C'est un argument sérieux, même si je ne le partage
pas : je pense, pour ma part, que la coopération serait meilleure si
l'Europe parlait d'une seule voix.
Diriez-vous que les Etats-Unis manquent de stratégie sur la
question de l'Europe ?
Oui. Avec la guerre en Irak, la stratégie de l'administration Bush a
été de chercher à diviser l'Europe : récompenser les pays qui la
soutenaient, tenir à distance les autres. Aujourd'hui, parce que c'est le
chaos en Irak, elle change d'approche : elle a besoin désespérément
d'aide, et elle comprend que le meilleur endroit, pour en trouver, c'est
en Europe. Bush a reçu Schröder, il va voir Chirac en France en juin...
Mais, sur le fond - savoir s'il vaut mieux une Europe plus forte ou plus
divisée -, Washington n'a pas de réelle politique. Il ne pense qu'à
l'Irak.
Les mêmes qui craignent l'intégration de l'Europe dénoncent sa
faiblesse, notamment militaire...
La politique américaine souffre de schizophrénie : on encourage
l'Europe à dépenser plus d'argent sur la défense, et quand l'UE
commence à prendre des initiatives, on dit : «Attendez une minute !
Ne défiez pas l'hégémonie américaine.» C'est une tendance qui
existait déjà sous Clinton.
Est-il vraiment dans l'intérêt des Etats-Unis d'avoir une Europe
militairement forte ?
Il est dans l'intérêt tant de l'Europe que des Etats-Unis que l'UE
devienne un acteur militaire de taille moyenne. On peut s'attendre à ce
qu'il se passe quelque chose, d'ici dix ou quinze ans, qui requiert une
intervention : en Macédoine, ou bien quelque part à la périphérie
orientale de l'Europe, qui sait ? L'UE devrait donc investir aujourd'hui
pour se doter des moyens de réagir à une telle situation. Car il est à
craindre que les Etats-Unis, cette fois, n'interviennent pas, ayant
d'autres chats à fouetter. Plus généralement, la relation UE-USA serait
meilleure si l'Europe était capable de jouer un rôle militaire pour résoudre
des problèmes extra-européens. Certains pensent que le meilleur moyen
d'envisager le futur est de pérenniser une division du travail : les
Etats-Unis font la guerre, l'Europe balaye derrière et reconstruit. Mais,
à mon sens, cela ne peut que rendre amers les uns et les autres. Les
Etats-Unis reprocheront aux Européens de ne pas prendre leur part du
fardeau. Et ces derniers, de leur côté, se lasseront de n'avoir aucune
influence. A long terme, ce modèle finirait par éroder les relations
transatlantiques.
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