Patrick Bruel, joueur solitaire

Les Echos Week-end du 3 mars 2006 - Page 3

Petit tour de cartes avec la star de la chanson et du cinéma, champion du monde de poker.

 

Passé la porte à tambour de l'hôtel Normandy, Patrick Bruel ne pense plus au disque à peine enregistré (1) et à la récente sortie du film de Claude Chabrol « L'Ivresse du pouvoir », dans lequel il joue. Cet après-midi-là, le chanteur et acteur dispute la sixième étape de l'European Poker Tour. Plus rien d'autre n'a d'importance.

 

Du regard, il guette adversaires et connaissances qui traversent le hall. En sueur ou trempés par le crachin normand : « Ils reviennent de la piscine, d'un footing matinal ou de la salle de muscu. Ils doivent se maintenir en forme, ce sont des sportifs de haut niveau. » Ils forment sa famille d'adoption, un petit monde itinérant qu'il retrouve comme on ouvre une maison de campagne chargée de souvenirs.

 


Instants décalés

Voilà plus de dix ans que Patrick Bruel fréquente rois, reines et as du poker. « J'ai toujours aimé les jeux. Je viens des échecs et j'ai touché un peu à toutes les cartes. Je jouais régulièrement au poker entre amis, jusqu'en 1994... » On est alors en pleine « bruelmania ». Lors de ses concerts, il hurle qu'il veut se casser la voix, en écho les filles font vriller le « i » de son prénom en cris extatiques. Il parvient sans difficulté à convaincre sa maison de disques de tourner un clip à Los Angeles... sans préciser la vraie raison du voyage : la Coupe du monde de football. Un mot glissé sous la porte de sa chambre d'hôtel va le précipiter loin du foot et de la musique, en plein désert, dans une ville qui l'envoûtera aussitôt. David Lachapelle, le plus branché des photographes, veut le prendre en photo... à Las Vegas.

 

« Je ne devais rester qu'une journée et finalement j'ai passé trois jours à jouer au poker. A l'époque, j'étais célibataire, rien ne me retenait. Alors c'est devenu une habitude : je me suis mis à aller à Vegas trois ou quatre fois l'an. » Au-delà du jeu et d'un nombre d'adversaires inépuisable, Patrick Bruel vient chercher dans cette étrange cité l'expérience d'un temps particulier. Il aime s'y sentir « décalé », comme il le chantait dans un de ses premiers succès : « Certains joueurs portent des lunettes de soleil pour cacher leurs émotions. Moi, j'ai parfois porté des verres fumés pour faire croire que je réfléchissais alors que je dormais. »

 

Vegas ne connaît ni jours, ni nuits, ni heures, ni minutes. A bord de ces casinos-paquebots sans fenêtres, le temps s'écoule au seul rythme du jeu, ponctué par le frémissement des jetons, le courant d'air enfiévré d'une roulette ou l'averse métallique d'un jackpot. Au poker, en tout cas celui qu'on joue dans les casinos, les clubs et les tournois, l'argent n'existe pas sous forme de billets ou de pièces. S'ils en ont au final la valeur, les jetons perdent au cours du jeu le poids de la monnaie... ce qui accentue parfois le danger. Bruel abattait donc ses cartes, anonyme parmi les joueurs, flottant dans les brumes du décalage horaire, dévorant chaque seconde de cette solitude comme une friandise : « On a beau être neuf autour d'une table, le poker est un jeu solitaire. Je suis seul avec mes cartes et seul dans les villes qui accueillent les tournois, seul sur le Strip de Vegas, dans les rues de Dublin ou de Copenhague... »

 

Dans ses années de surexposition, le poker fut son refuge. Il n'était qu'un amateur dans la foule de Las Vegas, jusqu'à ce qu'il croise Gilbert Gross à quatre heures du matin. Premier champion français de l'histoire du poker, Gross était une pointure. « Vous arrivez tard », dit le chanteur. « Détrompez-vous, répondit le joueur, j'arrive tôt. » Il venait de se lever et attaquait stratégiquement sa journée à l'heure où les concurrents sont affaiblis par la fatigue. Ainsi, les deux hommes sympathisèrent. Gross, admirant le jeu de Bruel, l'encouragea à intégrer le circuit des professionnels. « Comme tout le monde, j'étais habitué à l'imagerie des caves enfumées, à la Mafia... et j'ai découvert un univers proche de celui du circuit ATP de tennis. »

 


Mise à mort

« Omaha », « omaha hi-lo », « stud à 7 cartes »... il existe un nombre infini de variantes du poker. Celle qui s'imposait à l'époque, la plus simple, aujourd'hui la plus répandue est le « texas hold'em ». Chaque joueur se voit attribuer deux cartes alors que cinq sont exposées. Le joueur évalue les combinaisons possibles entre ses cartes et celles disposées sur la table, mais il garde ses deux cartes et deux seulement jusqu'en fin de partie. Chaque tour de table est une enchère, où le joueur peut choisir de passer ou de miser et poursuivre. Il y a quatre tours d'enchères au maximum. A la fin, les joueurs restants retournent leurs cartes. Celui qui possède la combinaison la plus forte emporte la mise. Le poker met donc en scène le risque et la récompense : ai-je intérêt à poursuivre ? Combien vaut ma combinaison et celle que peut posséder mon adversaire ? La situation évolue selon un certain rythme. (pas de limite de temps)

 

Bruel a croisé ces joueurs charismatiques qui, comme au tennis, imposent leur cadence : ceux qui vous précipitent par leur vitesse à renchérir, ceux qui au contraire vous usent en faisant durer l'échange. Le poker est affaire d'évaluation, de patience, d'endurance, de confiance - et de chance bien sûr : « Contrairement aux échecs, où toutes les données sont sur la table, il faut intégrer au poker ce facteur injuste : la méchanceté de la carte. » Le bluff, qui consiste à faire croire par son attitude que l'on possède des cartes que l'on n'a pas, n'est pas la composante principale du jeu. Au contraire, selon Patrick Bruel, le poker vous déshabille : « Il met en lumière votre rapport au pouvoir, à l'argent, à la compétition. Au final, comme aux échecs ou en escrime, le poker est une mise à mort. Mais une exécution élégante, selon des règles de bonne tenue. »

 

Les dispositions personnelles du joueur, sa vie privée, entrent en compte dans ses décisions : « 97 % des joueurs du circuit sont professionnels. Ce n'est pas mon cas, je n'ai jamais été tenté par une vie de joueur. Depuis plusieurs années, j'ai ouvert un «compte poker» qui absorbe mes gains et mes pertes. Le fait que je ne nourris pas ma famille grâce au jeu influence mes choix sur la table et les risques que je cours. Je suis cependant un amateur un peu particulier à cause de mon palmarès... » En 1998, Patrick Bruel remporte le titre de champion du monde de poker. Il sera aussi sacré deux fois vice-champion. « Lorsque j'ai gagné, j'ai aussitôt téléphoné à mon agent. Je lui ai dit : c'est une catastrophe, mon image va s'effondrer, je suis champion du monde de poker ! » Le poker commençait à peine à devenir un phénomène aux Etats-Unis, le rapport ambigu des Français à l'argent semblait lui interdire toute légitimité chez nous. L'Internet et la télévision ont tout changé.

 


Le flush du net

« Lorsque je me suis retrouvé à la table de Chris Moneymaker, je n'arrivais pas à croire qu'il puisse jouer si mal. » Pourtant le bien nommé Moneymaker (c'est son vrai nom) est une légende. En 2003, cet informaticien de vingt-sept ans se présente en finale du World Series of Poker. Il n'a que trois années d'expérience sur le Net et a débuté le tournoi avec 40 dollars en poche. Pendant une semaine, le jeune homme aligne coups de chance sur coups de chance. Il finit par emporter le titre et 2,5 millions de dollars devant des téléspectateurs médusés. Ce conte de fées transforme le poker en phénomène télévisuel.

 

« Patrick Bruel m'a convaincu que le poker pouvait être un spectacle », raconte Thierry Bizot, qui produit chez Elephant et Cie l'émission « Poker », diffusée sur Canal+ et commentée par Bruel. « Les Américains ont transformé les joueurs en personnages, en héros auxquels les spectateurs s'identifient. » Il y a Nick « the King » Browning, coiffé de sa couronne, Chris Ferguson dit « Jésus » à cause de sa grande barbe et de ses cheveux longs, Greg « Fossilman » Raymer, qui joue accroché à son grigri : un coquillage du paléozoïque... « C'est la recette de n'importe quel jeu télé : des règles simples et des sommes importantes à la clef. Sauf qu'à «Qui veut gagner des millions», il faut obligatoirement connaître la bonne réponse pour gagner. Or l'affaire Moneymaker a montré qu'on pouvait gagner au poker en donnant la mauvaise réponse », poursuit Bizot.

 

Depuis que les tournois qualificatifs se déroulent sur le Net, le nombre d'inscrits se multiplie et les sommes en jeu augmentent en conséquence. Le chiffre d'affaires du poker en ligne aux Etats-Unis atteindrait 200 millions de dollars par an. Voilà pourquoi le casino de Deauville a des airs de Salon de l'étudiant. On a rangé le smoking de James Bond pour jouer en casquette, jeans et tee-shirt larges, l'iPod vissé sur les oreilles. Dans un coin, on reconnaît la championne canadienne Isabelle « No Mercy » Mercier à ses couettes malicieuses dressées comme des antennes. Elle grignote une banane en buvant un jus de fruits. Comme toutes les vedettes du circuit, elle est sponsorisée, son tee-shirt arbore le sigle Pokerstars.com.

 

Bruel, qui fait partie de la génération d'avant le Net, a aussi trouvé un sponsor, le site Winamax.com, sur lequel il donnera prochainement des leçons et disputera des parties en ligne. « Le niveau monte vite et je travaille pour me maintenir. Etre filmé, commenter les parties me permet de progresser. On attend 6.000 joueurs aux prochains championnats du monde. Lorsque j'ai remporté le titre, j'ai gagné 224.000 dollars. Cet été il y aura 10 millions de dollars en jeu ! Pour la première fois, je vais jouer en songeant à l'argent... »

 

Quel que soit son niveau, chaque joueur peut se montrer dangereux : « Les champions me font rarement peur. En revanche, il m'arrive de m'asseoir à une table avec un inconnu et de sentir qu'il a la main sur moi. Je sais aussi que certains joueurs détestent me rencontrer. Mon métier d'acteur n'aide pas à bluffer. En revanche, il me permet de reconnaître rapidement ceux qui jouent la comédie... et il y a de très bons acteurs sur le circuit. »

 

Dans les salons de Deauville, parmi les centaines d'acteurs-joueurs anonymes, on croisait aussi ce jour-là Vincent Lindon sous un gros bonnet et des lunettes de soleil. Trahi par son fossile, Greg Raymer fut, quant à lui, éliminé au premier tour et disparut aussitôt. « Lorsque vous perdez, explique Patrick Bruel, il faut quitter la ville au plus vite... » Il se souvient de ces Vegas-Paris, où, suspendu au-dessus de l'Atlantique, coupé du monde pour quelques heures encore, il repassait dans sa tête les parties une à une. Des questions sans réponse l'ont laissé seul avec ses doutes : « Un tour, je n'ai pas renchéri, et au tour suivant, j'ai été éliminé. Je ne saurai jamais la couleur des cartes de mon adversaire. Je l'ai croisé sur un autre tournoi et je lui ai demandé. Il m'a répondu... mais peut-être qu'il a menti. » Et peut-être est-ce plus beau ainsi.

 

ADRIEN GOMBEAUD

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