|
Lundi 20 juin, 14h30,
Toulouse. Au restaurant Cercle d’Oc, près de l’aéroport, Laurence
Parisot fait face au gratin du Medef Midi-Pyrénées. La candidate à la
succession d’Ernest-Antoine Seillière à la tête de l’organisation
patronale porte un pantalon gris pâle et un débardeur en soie bleu foncé.
Mine pâlichonne, traits tirés, elle s’est levée à l’aube, s’est
maquillée au vol, à l’aéroport. Et, à peine arrivée, c’est
l’audition. «Je me définis comme une libérale», dit-elle. «C’est
devenu un gros mot!», s’affole un patron. Mais la présidente de
l’institut de sondage Ifop tient justement à ce vocable, dans lequel
elle entend «liberté». Elle aime appeler un chat un chat. Parfois
jusqu’à faire scandale, comme à cette assemblée générale du Medef,
en janvier dernier, où elle déplore que «la liberté de penser s’arrête
là où commence le droit du travail»! Haro sur celle qui a osé
proclamer tout haut ce que beaucoup pensent tout bas…
Alors, antisociale Laurence Parisot? Elle s’en défend: oui, elle rêve
de rendre le marché du travail plus fluide, d’alléger les prélèvements
obligatoires, de déserrer le contrôle trop étroit du politique sur le
paritarisme. Et même d’abolir l’impôt sur la fortune, «qui fait
fuir davantage d’argent qu’il n’en rapporte». Mais elle veut aussi
«élaborer un contrat social apaisé», qui ne «porte pas atteinte à la
protection du salarié». Comme pour démontrer sa sensibilité aux
exclus, elle cite d’ailleurs à tout bout de champ le récent rapport
contre la pauvreté de Martin Hirsch, le patron d’Emmaüs.
Laurence Parisot abhorre la pensée unique. De droite comme de gauche. A
un membre de l’establishment qui lui demande pourquoi les Français ne
veulent plus travailler, elle lance: «Il y a un vieux proverbe chinois
qui dit: "Le poisson pourrit par la tête..."» Comprenez: les
élites donnent le mauvais exemple! Et c’est justement pour arrêter ce
«déclin français», que Laurence Parisot dit vouloir devenir patronne
des patrons. Personne n’est venu la chercher. Ernest-Antoine Seillière
l’avait, certes, introduite à l’automne 2002 dans les hautes sphères
du Medef. Mais surtout pour les féminiser; pas comme son «dauphin».
Alors quand, dès novembre 2003, la «petite Laurence» – 46 ans, 1,60 mètre
– lui annonce qu’elle compte briguer sa succession, il est le premier
surpris. «Il a perdu contenance quelques secondes, raconte-t-elle, avant
de lancer: "L’avantage, c’est que cela ne se compare pas!"»
Le baron devait alors se dire, comme le tout-Paris, il y a quelques
semaines encore, qu’elle n’avait aucune chance. Surprise: le 30 mai
2005, le vote du conseil exécutif, l’instance gouvernementale du Medef,
change la donne. 21 voix sur 44 pour Laurence Parisot... contre 8 chacun
pour Yvon Jacob et Hugues-Arnaud Mayer, et 7 seulement au tandem Françis
Mer-Guillaume Sarkozy, qui doit jeter l’éponge! Dans cette première
vraie campagne électorale médiatique pour la présidence du Medef, ses
concurrents semblent tout à coup moins crédibles .
Que s’est-il passé? Lecture politique: bien que la candidate insiste
sur l’absurdité d’opposer industrie et services, sa victoire
sonnerait bel et bien comme la revanche du secteur tertiaire. Très tôt,
en effet, la candidature Parisot bénéficie du soutien affiché des
caciques du commerce (François Pinault), de la banque (Michel Pébereau)
et de l’assurance (Claude Bébéar). Derrière eux, le groupement
professionnel des services, frustré de sa sous-pondération historique, rêve
de défaire la puissante métallurgie, qui jusqu’ici tenait le siège du
Medef. «Les services, c’est 80% du PIB, dit un patron du secteur. Il
est temps que le pays réel prenne la place du pays légal!»
Mais attention: ces puissants soutiens n’auraient pas suffi si la
candidate n’avait pas, avec l’Ifop, gagné ses galons
d’entrepreneure et de madonne des sondages. «L’entreprise, elle l’a
dans le sang», souligne son amie Catherine Delannoy, qui dirige une société
d’études. C’est son grand-père, Jacques Parisot, un artisan de l’école
Boulle, qui en 1936 crée l’atelier familial de fabrication de meubles,
à Saint-Loup-sur-Semouse (Haute-Saône). Avec sa sœur, Laurence grandit
dans une maison au milieu de l’usine, bientôt dirigée par son père
Michel. Enfant, elle partage le casse-croûte avec les ouvriers, et
assiste à ses premiers conseils d’administration.
Au début des années 1980, la petite Franc-Comtoise, qui étudie le droit
public à Nancy, monte à Paris faire Sciences-Po. Alain Lancelot
l’oriente vers les enquêtes d’opinion; son camarade de promotion
Philippe Habert (l’ex-mari de Claude) l’introduit en chiraquie. La
voilà propulsée dans les milieux parisiens…
Mais, Laurence n’a pas deux ans d’ancienneté à l’institut
Louis-Harris, que ses «gènes Parisot» reprennent le dessus. A 26 ans,
elle convainc Pierre Weill, patron de la Sofres, de remplacer la
directrice générale de sa filiale Louis-Harris, sur le départ. En 1990,
rebelote: elle emprunte de l’argent à sa famille pour reprendre au
groupe Bossard le contrôle de l’institut de sondage Ifop, alors mal en
point. Osé: «Elle a contacté les clients de Louis-Harris derrière mon
dos, et est partie avec quatre des principaux cadres!» s’indigne encore
aujourd’hui Pierre Weill.
Laurence Parisot sort l’Ifop du rouge. Mais, avec 650 000 euros de résultat
net pour 21 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2004,
l’institut reste beaucoup plus petit et plus fragile que ses concurrents
TNS-Sofres et Ipsos. Certains ex-collaborateurs dénoncent la dureté
managériale, les colères de Laurence-la-PDGère. Son syndicat
professionnel voulait d’ailleurs mettre un veto à sa course au Medef…
Mais il a été notamment contré par Jean-Luc Placet, patron du syndicat
des cabinets de conseil: «Laurence Parisot sait être dure quand il le
faut, et poreuse pour absorber les bonnes idées. On assiste à la
naissance d’un chef!»
Pour ses proches, les critiques à son encontre relèvent essentiellement
de la misogynie. «Dirait-on d’un manager homme qu’il traite les gens
durement?» interroge un ami. Eux décrivent le marathon d’une
combattante, qui s’est forgé le caractère à force d’être
sous-estimée. «Laurence, c’est l’anti-chèvre de Monsieur Seguin,
dit l’un d’eux. Elle aussi se bat vaillamment toute la nuit, mais au
petit matin... c’est elle qui mange le loup!»
Paradoxalement, l’entrepreneure des services est à présent au moins
autant une industrielle: en France, elle emploie 210 personnes dans les
portes de placard chez Optimum, contre 150 à l’Ifop… C’est que,
dans les années 1990, son père se brouille avec ses quatre frères, qui
prennent la direction du groupe d’ameublement. Michel, lui, fait sécession
patrimoniale: il investit dans l’immobilier à Saint-Bart (Antilles françaises),
et rachète la petite filiale Optimum. C’est ainsi que Laurence hérite,
en 2002, de cette PME d’Agen qui, affiche 324 000 euros de résultat net
pour un chiffre d’affaires de 35,4 millions en 2003.
Evidemment, jusqu’au vote de l’assemblée générale extraordinaire
(1) du 5 juillet, les jeux ne sont pas faits. Du coup, Parisot met les
bouchées doubles. Elle avait commencé par séduire CAC 40, «Gala» et
«Fig Mag» avec l’aide d’Anne Méaux, grande prêtresse de la
communication économique. Elle quadrille maintenant la France, en vendant
sa «polyvalence» (services et industrie, province et Paris,
intellectuelle et patronne, héritière et entrepreneure). Son sexe et son
âge, qui hier encore l’auraient disqualifiée, elle en fait des
arguments: le Medef n’a-t-il pas besoin de changer son image?
Le baron Seillière a publiquement adoubé, vendredi dernier, cette
candidate «symbole de modernité et d’audace». Mais les qualités par
lesquelles Laurence Parisot gagnerait – courage, tenacité – ne
seront-elles pas des handicaps pour bâtir le nouveau pacte social français?
Pour faire mentir ceux qui le chuchotent, Laurence-la-battante devra alors
s’effacer devant Laurence-la-tacticienne.
(1) 560 grands électeurs, représentant pour deux tiers les fédérations
professionnelles, et pour un tiers les Medef territoriaux.
Une carrière au pas de charge
1959. Naissance à Luxeuil-les-Bains (Haute Saône).
1982. Maîtrise de droit public à Nancy, Sciences-Po.
1983-1985. Assistante d’Alain Lancelot, président du Cevipof.
1986-1990. Directrice générale de Louis-Harris.
Depuis 1990. PDG du Groupe Ifop (enquêtes d’opinion).
Depuis 2002. PDG d’Optimum(portes de placard).
Mandats. Conseil économique et social; conseil de surveillance
d’EuroDisney; conseil consultatif d’Ernst & Young; conseil de
surveillance de Michelin; conseil d’administration de Havas.
Ses concurrents
Yvon Jacob,
63 ans, président de Legris Industries
Atout: le président du groupe des Fédérations industrielles est «le»
candidat désigné de la puissante UIMM qui, jusqu’ici, faisait les élections
au Medef.
Handicaps: son âge fait craindre un «retour au CNPF», et son statut
d’ancien député RPR le marque politiquement.
Hugues-Arnaud Mayer,
46 ans, PDG d’Abeil
Atout: le président des Medef Puy-de-Dôme et Auvergne, qui produit des
couettes à Aurillac, incarne les territoires, souvent méprisés par
Paris.
Handicaps: il n’a que peu d’expérience des milieux politiques et des
négociations sociales.
Dominique Nora
|