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L’éthique
dans les achats.
Une application de la méthode des scénarios.
Les
caractéristiques et l’évolution de la fonction achat accentuent le
besoin d’une réflexion sur l’éthique des acheteurs. Cette réflexion
doit permettre de clarifier les concepts et de développer une méthode
pour intégrer l’expérience des acheteurs et la théorie éthique. Pour
ce faire l’approche qui est préconisée se fonde sur la théorie des
vertus, compétée par une analyse de type déontologique, dans un sens élargi.
Ce modèle est présenté au travers d’exemples de vertus et de
comportements typiques.
Le
besoin d’éthique et les vertus de l’acheteur
La
fonction Achat est fortement exposée aux problèmes éthiques. Cela tient
d’une part, comme pour d’autres fonctions liées au marketing,
notamment la vente, à sa « visibilité ». Les activités du
marketing qui sont les plus visibles, en tant qu’interfaces avec
l’environnement de l’entreprise, sont en effet aussi les plus
sensibles aux problèmes éthiques (Lévy et Dubinski, 1983). La nature même des activités de vente et d’achat ainsi que
le fait qu’elles reposent sur des interactions fréquentes en font une
source potentielle importante de situations problématiques (« ethically
troublesome situations », Dubinski et Gwin, 1981). Mais les achats
ont des caractéristiques spécifiques qui expliquent la sensibilité
particulière de la position de l’acheteur à l’éthique. Cela peut
conduire à réviser le jugement selon lequel l’exposition de la vente
aux questions d’éthique est supérieure à celle des autres fonctions
du marketing (Dubinski et alii, 1992).
1.
Le besoin d’éthique dans les achats
Les
achats représentent un enjeu économique très important pour les
entreprises et une source de rentabilité qui a longtemps été négligée,
mais sur laquelle l’attention du management des entreprises se porte de
plus en plus (Chonko, 1982). Elle est aujourd’hui envisagée comme une
fonction stratégique et les relations avec les fournisseurs sont considérées
à l’égal de celles avec les clients (Sriram et Mummalaneni, 1990).
Cette évolution a permis une professionnalisation et une réévaluation générale
de la fonction, mais elle se traduit également par une pression accrue
sur les acheteurs afin qu’ils atteignent les objectifs de qualité et de
rentabilité fixés par l’organisation (Chonko, 1982).
De
la même manière que les entreprises ont progressivement placé le client
au cœur de leurs préoccupations et fait évoluer leur conception de la
vente (Nillès, 2001), elles ont fait évoluer la fonction achat et leur
conception des relations avec les fournisseurs, passant d’un modèle
conflictuel à un modèle partenarial (Sriram et Mummalaneni, 1990). Les
acheteurs sont chargés de favoriser la fidélisation des fournisseurs et
de respecter un certain nombre de principes éthiques dans leurs relations
avec eux (cf. par exemple les principes de la NAPM). Mais d’un autre côté,
la concurrence renforcée entre les entreprises et la pression accrue liée
aux objectifs de performance est source de difficultés éthiques (Cooper,
Frank et Kemp, 1990). Forker et Janson (1990) soulignent ainsi au terme de
leur enquête que « les problèmes d’éthique ont dramatiquement
augmenté aussi bien pour les acheteurs que pour les managers en général »
(p. 11).
L’acheteur
développe des relations complexes avec des partenaires multiples aux
objectifs souvent contradictoires. Il est, pour reprendre une image de
Rudelius et Buchholz (1979), au centre d’une roue dont les rayons
rejoignent les différents services internes, la hiérarchie de
l’entreprise et les fournisseurs actuels ou potentiels. Ces relations
sont à la fois verticales et horizontales, internes et externes (Chonko,
1982). A cela il faut ajouter que l’acheteur a un pouvoir et un poids
sur les fournisseurs tels, que de multiples pressions s’exercent sur
lui, en interne et en externe. Il se trouve par conséquent confronté à
de nombreuses situations problématiques au plan de l’éthique.
Cette
dimension de l’éthique de l’acheteur n’est cependant pas
suffisamment prise en compte, ni au plan du management (formation et/ou
codification), ni au plan de la recherche, particulièrement en France, où
ce domaine d’investigation paraît totalement négligé. Il correspond
pourtant à une demande forte des professionnels des achats, qui
souhaitent à la fois être éclairés sur la théorie éthique et pouvoir
s’appuyer sur des outils de réflexion, de formation ou de formalisation
sur l’éthique et la déontologie de leur métier.
L’objectif
de notre travail est de favoriser le développement de ce domaine de
recherche et d’action managériale en proposant un cadre théorique pour
appréhender l’éthique de l’acheteur, ainsi qu’une méthode
permettant d’identifier les situations d’achat problématiques au plan
de l’éthique, et de mesurer la sensibilité des acheteurs à ces
situations. Les managers disposeront ainsi des données utiles à la prise
en compte des besoins des acheteurs en matière de formation. L’ensemble
de cette démarche, en particulier dans sa phase qualitative, a été mené
avec l’appui d’un groupe d’acheteurs expérimentés, regroupés au
sein de la commission « Ethique et achats » de la section Rhône-Alpes
de la CDAF (Compagnie des Acheteurs de France). Ce groupe s’est réuni
mensuellement (réunions d’une demi-journée auxquelles s’ajoutaient
les travaux préparatoires et à distance) durant deux ans pour réaliser
ce travail. Nous ne présentons ici que les résultats de la phase de réflexion
initiale de ce groupe.
2.
Le cadre conceptuel de la recherche
2.
1. Le concept d’éthique et les vertus de l’acheteur
L'étymologie
ne permet pas de différencier nettement éthique et morale, ta èthè (en grec, les mœurs) et mores
(en latin, les coutumes) possédant des acceptions très proches.
L’usage les distingue cependant par leur relation à la règle et à
l’action. L’éthique est une recherche du bien faire, fondée sur une
disposition individuelle à agir de manière constante en vue du bien
d’autrui et dans des institutions justes (Ricoeur, 1990). Elle relève
d'une pratique argumentative ancrée dans des contextes de décision et
d'action déterminés (Habermas, 1992). Elle est une réflexion qui vise
à déterminer les principes du bien agir en tenant compte des
contraintes relatives à des contextes d’action. La morale évalue
l'action en fonction de la conformité de la décision à la loi, alors
que les jugements d'évaluation éthiques sont centrés sur la situation,
non sur la règle. Ils incluent par conséquent la relativité de la
perception de l'éthique en fonction de la position de chacun des acteurs
de la situation (Sen, 1993).
La
faculté de mettre en œuvre un comportement éthique dans un contexte
d’action donné est désignée dans la tradition morale par le terme de vertu.
MacIntyre en propose la définition suivante : "Une vertu est une qualité humaine acquise dont la possession et
l'exercice tendent à permettre l'accomplissement des biens internes aux
pratiques et dont le manque rend impossible cet accomplissement"
(1997, p. 186). La vertu se décline en vertus, plusieurs dispositions
d’esprit concourant à l’action bonne et efficace (Labarrière,
1996), essentiellement les vertus dites cardinales : le courage, la
tempérance, la prudence et la justice, auxquelles la pensée morale
contemporaine a associé la dimension essentielle de l’altruisme (Weil,
1981). L’éthique est ainsi la recherche, par l’individu, d’un équilibre
des vertus dans une situation donnée, en vue de produire une action juste
(légitime et efficace). La définition classique de ces vertus peut être
adaptée à des pratiques
particulières, au sens de MacIntyre (1997). Nous avons donc procédé à
l’adaptation de la définition classique de chacune de ces vertus au
contexte des achats. Nous en produisons ici deux exemples.
Tableau
1. Les vertus de l’acheteur
|
Définition
dans la tradition
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Définition
adaptée à l’achat
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|
Respect
pour les partenaires professionnels (altruisme)
|
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Considérer
autrui en tant que personne, c'est-à-dire en tant que fin en soi et
non pas seulement en tant que moyen.
|
Pratiquer
la démarche d’achat comme nous voudrions que les autres la
pratiquent avec nous. Chercher à concilier son intérêt
(d’entreprise et de service achat) avec celui du fournisseur.
Respect
du demandeur et du fournisseur.
|
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Courage
|
|
Résolution
dans la prise de décision. Capacité à surmonter la peur et la
peine.
|
Capacité
à aborder les conflits ou les risques et à surmonter les aspects
durs de la négociation.
|
2.2.
La déontologie au sens large
La
vertu étant une disposition à agir, c'est dans les actions ou les
comportements qu'elle se réalise. L'éthique se traduit pour l’acheteur
par des décisions concrètes qu'il doit prendre quotidiennement. Il lui
faut, à chaque fois qu'une alternative se présente, anticiper les conséquences
de sa décision, en tenant compte à la fois de l'intérêt de
l'entreprise, de celui du fournisseur et de celui du client interne.
L’acheteur se représente donc les questions d’éthique en termes
d'alternatives concrètes (Hunt et Vitell, 1986 ; Ferrel, Gresham et
Fraedrich, 1989). L’approche de l’éthique de l’acheteur doit être
associée à une réflexion portant sur les comportements potentiels dans
des situations données.
Elle
est donc indissociable d’une approche déontologique au sens large. Le
terme de déontologie désigne couramment et dans un sens restreint la morale professionnelle : une sorte de code de bonne
conduite, qui fait référence pour les acteurs d’une profession. Elle
est donc plus proche de la morale que de l'éthique, de par son caractère
"prescriptif" et contraignant. L'objectif d'un code de déontologie
est en effet de réaliser une certaine homogénéité dans la manière de
se comporter des individus appartenant à une même profession.
Nous
utiliserons le terme de déontologie dans un sens plus large, celui
d’une recherche des comportements justes dans des situations typiques, destinées
à illustrer les problèmes de décision des individus dans des contextes
professionnels donnés. Elle est dans ce sens assez proche de l'éthique,
qu'elle concrétise : les vertus peuvent ainsi être déclinées
en comportements typiques. La décision est alors guidée par des repères
concrets. La déontologie au sens large correspond, pour les acteurs d'une
situation et d’une décision professionnelle déterminée, à la
perception de comportements légitimes.
Nous
avons donc identifié pour chacune des vertus les comportements typiques
qui l’illustrent de façon emblématique dans leur pratique
professionnelle, selon les acheteurs. Ce travail aboutit à une liste de
vingt cinq comportements typiques. Nous les présentons pour les deux
premières vertus retenues.

Tableau
2. Les comportements typiques illustrant les vertus de l’acheteur
|
Respect
pour les partenaires professionnels (altruisme)
|
|
1.
Faire preuve de la même considération pour tous les
fournisseurs, quel que soit leur pouvoir ou la part que l’on représente
dans leur CA
|
|
2.
Chercher à comprendre le fournisseur dans sa dimension
humaine, en tenant compte de la taille de son entreprise
|
|
3.
Avoir une conception des relations fondée sur le long terme
|
|
4.
Chercher à satisfaire en même temps que les intérêts de
son entreprise, les attentes, les besoins et l'intérêt réels du
fournisseur
|
Courage
|
|
5.
Savoir affirmer les critères objectifs d’achat, indépendamment
des intérêts en jeu
|
|
6.
Etre capable de placer sa conception du métier au-dessus de
l’intérêt d’un tiers ou de son intérêt personnel indirect
|
|
7.
Conserver son indépendance d'esprit et avoir la volonté
d’affirmer son éthique d’acheteur dans le contexte de
l'entreprise
|
|
8.
Ne conclure l’achat que si l’on trouve un accord qui
rende l’achat juste
|
Comment
« mesurer » l’éthique des acheteurs ?
La
démarche proposée est une adaptation de travaux menés dans le champ de
l’éthique de la vente et repose sur la méthode
des scénarios (Nillès, 2001).
Elle s’inspire des schémas méthodologiques utilisés notamment par
Dubinski et Gwin (1981) et par Chonko Tanner et Weeks (1996) pour l’élaboration des scénarios,
en les enrichissant par la théorie des vertus.
Les
étapes principales de cette démarche sont les suivantes :
1.
Définition des vertus cardinales de l’acheteur
2.
Identification des comportements typiques de ces vertus dans les
pratiques d’achat
3.
Détermination des situations problématiques au plan éthique
susceptibles d’illustrer chacun de ces comportements
4.
Description schématique des ces situations problématiques
5.
Identification de réponses comportementales possibles dans chacune
des situations
Les
deux premières étapes ont été décrites dans l’article précédent.
Nous allons indiquer à présent les résultats essentiels du travail mené
sur les trois étapes suivantes de la méthode.
1.
Le mode de génération et la forme des scénarios
Une
des questions essentielles au plan de la méthode concerne le mode de génération
des scénarios, question peu traitée dans la littérature anglo-saxonne
sur le sujet. Les chercheurs dupliquent souvent les scénarios mis au
point dans des recherches antérieures, qui n’explicitent pas toujours
leur mode de conception. Concernant les achats, ce travail n’ayant pas
été réalisé dans le contexte français, nous avons choisi de
construire entièrement l’outil d’investigation.
Le
mode de génération que nous avons mis en œuvre vise à articuler
l’expérience des professionnels de la commission (experts) aux vertus
et aux indicateurs comportementaux qui sont déduits des vertus.
L’approche empirique consiste à identifier les situations commerciales
problématiques au plan de l’éthique dans lesquelles ces comportements
sont mis en œuvre. Il convient ensuite de vérifier que des situations
problématiques dans la pratique ne sont pas omises dans cette déduction.
Il faut enfin déterminer les modalités de réponse que l’on propose à
l’acheteur, dans chacune des situations retenues.
Les
situations problématiques au plan de l’éthique et représentatives des
pratiques professionnelles des acheteurs ont été sélectionnées et décrites
par le groupe d’experts de la CDAF. Une liste des situations la plus
exhaustive possible a été réalisée sur la base de l’apport de chacun
des acheteurs. Cette liste a été simultanément mise en relation avec le
tableau des comportements emblématiques des vertus, afin de procéder à
un classement et de vérifier que des dimensions importantes n’avaient
pas échappé à la réflexion des acheteurs. Puis une discussion
collective a permis de procéder à une sélection des situations considérées
comme les plus représentatives.
Ce
va-et-vient entre les vertus et les comportements de référence d’une
part, l’expérience des acheteurs d’autre part a permis d’établir
une liste de vingt cinq scénarios représentatifs des comportements
illustrant les vertus. Les scénarios renvoient à des questions éthiques
liées aux différents types de relations que l’acheteur peut entretenir avec
ses partenaires internes ou externes.
2.
Quelques exemples de scénarios.
Nous
reproduisons ici les scénarios correspondant aux deux premières vertus
analysées.
|
Les
comportements typiques de l’éthique de l’acheteur
|
Les
situations illustrant ces comportements et les choix éthiques de
l’acheteur
|
Respect
pour les partenaires professionnels
|
|
9.
Faire preuve de la même considération pour tous les
fournisseurs, quel que soit leur pouvoir ou la part que l’on représente
dans leur CA
|
1.
La rupture des relations avec un fournisseur
|
|
10.
Chercher à comprendre le fournisseur dans sa dimension
humaine, en tenant compte de la taille de son entreprise
|
2.
Le dépôt de bilan et le règlement des fournisseurs
|
|
11.
Avoir une conception des relations fondée sur le long terme
|
3.
Le fournisseur qui commet une erreur importante
|
|
12.
Chercher à satisfaire en même temps que les intérêts de
son entreprise, les attentes, les besoins et l'intérêt réels du
fournisseur
|
4.
L’utilisation du savoir-faire de l’un de vos fournisseurs
|
Courage
|
|
13.
Savoir affirmer les critères objectifs d’achat, indépendamment
des intérêts en jeu
|
5.
La découverte d’une relation privilégiée entre un
fournisseur et votre Direction Générale
|
|
14.
Etre capable de placer sa conception du métier au-dessus de
l’intérêt d’un tiers ou de son intérêt personnel indirect
|
6.
La pression exercée sur vous pour favoriser un fournisseur
|
|
15.
Conserver son indépendance d'esprit et avoir la volonté
d’affirmer son éthique d’acheteur dans le contexte de
l'entreprise
|
7.
La pression sur les fournisseurs, liée à la politique de
l’entreprise
|
|
16.
Ne conclure l’achat que si l’on
trouve un accord qui rende l’achat juste.
|
8.
Les méthodes de production d’un fournisseur posent des
problèmes
|
Pour
chacun des scénarios les principales « réponses »
comportementales ont été identifiées et décrites de façon synthétique.
Nous proposons d’adopter la méthode qui consiste à définir, pour
chaque scénario, des réponses comportementales différentes, par rapport
auxquelles l’acheteur pourra être amené à prendre position. Cela
comporte l’avantage de rapprocher le questionnaire du contexte de la décision
réelle.
En
raison de sa longueur nous ne pouvons pas reproduire l’ensemble du texte
des scénarios ; nous en présentons un exemple afin d’illustrer la
démarche suivie.
1.
La rupture des relations avec un fournisseur.
Vous
avez augmenté régulièrement au cours des dernières années vos
commandes à un fournisseur, dont vous êtes maintenant devenu le
principal client. Un nouveau fournisseur est arrivé sur le marché. Ce
fournisseur a introduit des méthodes de production qui lui permettent de
proposer des produits de meilleure qualité à des prix plus faibles. La
Direction générale, consciente des conséquences d’une décision de
changement sur l’entreprise du fournisseur initial, vous laisse libre de
décider de ce qu’il convient de faire. Elle souhaite préserver une
bonne image mais est en même temps très attentive aux gains de
productivité à moyen terme.
1.
Vous changez de fournisseur. Vous n’êtes pas responsable de la
politique commerciale de votre fournisseur initial, politique qui l’a
conduit à dépendre largement de vos commandes.
2.
Vous commencez à passer des commandes au nouveau fournisseur, sans
interrompre les commandes de l’ancien. Vous pensez équilibrer
progressivement ces commandes de façon à favoriser la concurrence entre
ces deux fournisseurs et à laisser une chance à l’ancien de rattraper
son retard. Vous lui demandez d’améliorer sa productivité et sa qualité.
3.
Vous continuez à travailler avec votre premier fournisseur car
vous considérez qu’il s’agit d’un partenaire de long terme et que
vous êtes en partie responsable de la situation actuelle. Vous aidez le
fournisseur à changer de stratégie commerciale afin qu’il puisse réduire
sa dépendance à votre égard.
4.
Vous continuez à travailler avec votre ancien fournisseur, mais
vous lui donnez un délai de quelques mois, au terme duquel il devra être
à nouveau compétitif, sans quoi vous devrez donner votre préférence au
nouveau fournisseur.
3.
Le questionnaire
Le
texte des scénarios a servi de base à la rédaction du questionnaire.
Chaque comportement fait par l’objet d’une double évaluation, ce qui
distingue cette enquête d’une expérimentation similaire menée précédemment
dans le domaine de la vente (Nillès, 2001). Nous avons pris en compte un
problème important dans l’évaluation de l’éthique, à savoir celui
de la différence qu’il peut y avoir entre la valeur accordée à un
comportement et le comportement que l’on adopte réellement dans la
situation. Nous avons tenté de mesurer cette différence.
La
première évaluation concerne le jugement éthique de l’acheteur sur
chaque comportement possible. Il lui est demandé d’attribuer une valeur
aux différents comportements possibles en distribuant des « points
d’éthique » (100 points) sur les 3 ou 4 réponses que la
situation comporte. La seconde évaluation réalisée par l’acheteur
porte sur la probabilité qu’il a d’adopter réellement le
comportement considéré. Elle s’exprime en pourcentage. Le
questionnaire se présente concrètement de la façon suivante (nous
ne reproduisons que la première ligne du premier scénario).
1.
La rupture des relations avec un fournisseur
|
Vous
avez augmenté régulièrement au cours des dernières années vos
commandes à un fournisseur, dont ... (cf. texte ci-dessus)
|
|
Probabilité
que vous adoptiez ces comportements
|
Comportements
possibles
|
Niveau
d’éthique distribuer
100
pts
|
|
0
%
|
1.
Vous changez de fournisseur.
Vous n’êtes pas responsable de la politique commerciale de votre
fournisseur initial, politique qui l’a conduit à dépendre
largement de vos commandes.
|
|
|
10
%
|
|
20
%
|
|
30
%
|
|
40
%
|
|
50
%
|
|
60
%
|
|
70
%
|
|
80
%
|
|
90
%
|
|
100
%
|
Deux
Cents questionnaires ont été recueillis à ce jour, ce qui peut être
considéré comme un bon chiffre compte tenu de la longueur de remplissage
du questionnaire (une heure à une heure trente). Nous ne pouvons présenter
les résultats de cette enquête dans les limites de cette publication,
mais nous pouvons en indiquer les enseignements généraux.
Un
premier résultat réside tout d’abord dans le fait que la méthode
adoptée est bien acceptée par les acheteurs. La longueur du
questionnaire aurait pu conduire à un rejet, mais il n’en a rien été.
Cela tient certainement à l’intérêt que les acheteurs portent au
sujet, mais aussi à la méthode des scénarios, qui présentent des
situations vécues par la plupart des acheteurs et dans lesquelles ils
peuvent assez facilement de projeter. Les réponses prennent à la fois un
aspect ludique et interactif, au sens où l’acheteur est amené à réfléchir
à lui-même et à ses choix. Il y a bien évidemment de ce fait un biais
possible dans l’échantillon de répondants : il peut s’agir des
personnes qui ont une sensibilité particulière au thème de l’éthique.
Un
second enseignement, toujours d’ordre général, est que le système de
double notation a été bien intégré par les répondants : les
acheteurs ont bien distingué la question de la valeur idéale d’un
comportement, de la question de la propension qu’ils peuvent avoir à
l’adopter ou non. Cela permet de savoir quelles sont les situations ne
présentant pas de problèmes particuliers aux acheteurs et quelles sont
celles qui sont problématiques ou encore qui constituent des dilemmes.
Conclusion
Nous
aurions pu tenter de construire un questionnaire explicite, sur la base
des vingt cinq items identifiés. Mais alors qu’un questionnaire
classique peut provoquer chez les professionnels une résistance
culturelle, la proposition d’alternatives concrètes dans une situation
vécue ou projetée facilite leurs réponses (Hunt, Chonko et Wilcox, 1984
; Hunt et Vitell, 1986). Les acheteurs sont en effet interrogés sur des
situations aisément reconnaissables pour eux.
Au
plan théorique, la méthode des scénarios cherche à établir un équilibre
réflexif, c’est-à-dire une cohérence entre les principes éthiques
et "les jugements moraux particuliers auxquels nous adhérons
spontanément lorsque nous sommes confrontés à des situations concrètes,
réelles ou imaginaires" (Van Parijs, 1991, p. 25). Cette méthode
permet de prendre en compte partiellement et de décrire la complexité
d’une situation professionnelle et son impact sur le comportement éthique
(Wotruba, 1990), ce qu’une question ordinaire ne permet pas (Reidenbach
et Robin, 1990). Elle présente une référence concrète commune aux répondants,
ce qui est susceptible d’améliorer la fiabilité des données
recueillies. Elle ouvre par ailleurs facilement la possibilité
d’applications managériales. Notre enquête confirme de ce point de vue
les expériences déjà menées sur l’éthique professionnelle. Elle
constitue une validation et un développement de la méthode des scénarios
et permet d’approfondir les discussions auxquelles porte cette volonté
paradoxale de « mesurer l’éthique ».
Si
le discours général des entreprises ou des spécialistes des sciences de
gestion insiste de plus en plus sur la dimension éthique des achats,
cette dimension est faiblement prise en compte dans les pratiques managériales.
Cela tient pour une part à la difficulté à cerner et à discerner les
concepts d’éthique de morale et de déontologie. Mais cela tient
surtout à l’absence de modèle intégrant à la fois ces concepts et la
perception des acteurs de la profession. L’approche adoptée dans notre
recherche vise à définir un modèle fondé sur une définition des
vertus de l’acheteur et sur leur déclinaison en comportements typiques.
Il reste à partir de ce modèle à mettre en place une méthodologie pour
opérationnaliser les concepts et évaluer les comportements.
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