Si George Bush dit toujours non à Kyoto, il admet que le risque
climatique est réel. L'opinion veut des actes concrets et plus
seulement des promesses techniques
Alain Campiotti, New York
Mercredi 6 juillet 2005
«Une bonne nuit de sommeil chez un ami.» Avant d'arriver mercredi
après-midi en Ecosse, où s'ouvre le G-8, George Bush a fait une
halte au Danemark, un allié fidèle. Pour dormir? L'Américain avait
peut-être besoin d'un peu de repos avant d'affronter sur le climat
– le sujet le plus chaud de Gleneagles – ses sept collègues
impatients qui lui reprochent, depuis cinq ans, d'être outrageusement
passif.
Mais l'étape danoise, pour les croisés de la lutte contre le réchauffement,
a un autre sens symbolique: le Consensus de Copenhague. C'est le titre
d'un texte adopté au terme d'une conférence scientifique réunie par
Bjorn Lomborg. Cet ancien de Greenpeace, qui a tourné sa veste, est
la coqueluche de l'administration et de l'industrie américaine. Avec
ses amis, le Danois a soumis à une analyse coûts/bénéfices les
grandes actions lancées pour aboutir, sur Terre, à un développement
plus harmonieux. Leur conclusion: Kyoto, c'est idiot. Un coût
exorbitant, disent-ils, pour réduire le réchauffement atmosphérique
à 6,1 degrés en l'an 2300, alors qu'il serait de 7, 3 degrés sans
le Protocole.
Bjorn Lomborg, naturellement, est la bête noire du mouvement écologique,
de la grande majorité des scientifiques qui appuient le texte impératif
remis au G8 par dix académies nationales, et de sept des huit
participants au sommet écossais. Mais George Bush l'adore. Son
discours sur le climat a évolué comme celui du Danois: de la
contestation des fondements scientifiques du Protocole (qui veut
brider les émissions de gaz à effet de serre), au rejet du remède
lui-même, pour des raisons essentiellement économiques.
A Gleneagles, les huit – Grande-Bretagne, France, Allemagne, Russie,
Japon, Italie, Canada, Etats-Unis – adopteront sans doute un texte
de compromis sur le climat (lire LT du 5 juillet).
Comme les académiciens, ils désigneront l'activité humaine comme
une cause du réchauffement atmosphérique et prôneront une action déterminée.
Les hommes sont responsables de cette évolution inquiétante «dans
une certaine mesure», vient d'admettre le président américain. En
fait, l'administration républicaine n'a jamais dit que les humains n'étaient
pour rien dans le réchauffement. Mais elle a systématiquement stimulé,
suscité, ressassé le moindre doute qui semblait mettre en cause le
consensus des climatologues, même quand il s'agissait de faire de la
publicité à des recherches marginales et farfelues. Elle a parfois
utilisé pour semer le trouble des moyens inavouables.
A la Maison Blanche, un homme clé du Conseil de l'environnement,
Philip Cooney, corrigeait systématiquement les rapports officiels
pour qu'ils aillent dans le bon sens. Cooney, qui venait de
l'industrie hostile à Kyoto, y est retourné...
George Bush souhaite aussi désormais une «action déterminée» pour
tenter de stopper le réchauffement; mais ce n'est pas Kyoto, ce n'est
ce qu'attendent les sept autres. Le président dit encore que le
Protocole, appliqué aux Etats-Unis (un quart des émissions de gaz à
effet de serre) aurait pour effet de casser l'économie américaine.
Pas question pour lui de limiter l'accès à l'énergie pour les
individus et les entreprises. Il propose la recherche intensive et le
développement de nouvelles énergies, pour se déprendre des sources
fossiles, ou pour les rendre propres (charbon). Et l'ancien pétrolier
fait valoir l'effort américain: 20 milliards de dollars, lance-t-il.
Cette position intransigeante – avec des nuances pour ne pas apparaître
rétrograde – est encore celle d'une majorité des consommateurs américains.
Il n'y a pas si longtemps, elle était celle de la quasi-totalité des
élus nationaux. En 1999, quand Bill Clinton avait soumis Kyoto a un
vote indicatif du Sénat, le résultat avait été limpide: 95 contre,
0 pour. Pas question d'accepter un texte qui menace l'économie américaine
en épargnant le Chine, l'Inde, le Brésil, le Mexique, disaient les sénateurs.
Mais les Etats-Unis changent, plus vite que leur président. Le Sénat,
qui vient de voter une nouvelle loi sur l'énergie, a transformé son
débat en un effort intense pour légiférer contre le réchauffement
climatique. La Maison Blanche, férocement, s'est opposée avec succès
pour la seconde fois à un amendement qui voulait introduire dans la
loi des dispositions proches de celles de Kyoto. Mais plusieurs
amendements favorables à l'environnement (10% d'électricité «propre»,
développement du biofuel, etc.) ont été acceptés.
Des sénateurs républicains, en particulier le conservateur président
de la commission de l'énergie, Pete Dominici, ont découvert que le
climat méritait une action plus vigoureuse que celle de la Maison
Blanche.
Le Congrès change aussi sous la pression des villes et des Etats,
plus proches des citoyens et de leurs préoccupations écologiques.
Arnold Schwarzenegger a presque fait un affront à George Bush en
faisant publier dans la presse britannique, à la veille du G8, un
texte qui prend la politique de son parti à contre-pied. Il annonce
pour sa Californie un plan qui ferait pâlir un kyotoïte: diminution
de 80% en 2050 des émissions à effet de serre par rapport à 1990.
Bien sûr, le Governator prépare une réélection difficile et il
veut ratisser des voix démocrates. Mais il sent ce qu'attend le
peuple. Un peu plus au nord, à Portland, dans l'Oregon, le maire Tom
Potter a déjà ramené, par des mesures variées, énergiques et peu
coûteuses, les émissions de CO2 à ce qu'elles étaient il y a
quinze ans.
Un peu partout dans le pays, ces initiatives concrètes mettent en
cause les orientations de Washington. L'industrie elle-même décolle
par bribes de ses alliés traditionnels. Elle voit bien qu'elle ne
peut pas se développer globalement contre le droit qui prévaut dans
une majorité de pays du monde. Elle sait aussi que sa voie royale,
dans l'énergie, sera les nouvelles technologies. C'est aussi le
refrain bushien, mais qui s'applique bizarrement sur le terrain. Los
Alamos, le centre de recherche où a été développée la bombe
atomique, a évolué vers de nouvelles recherches: pile à
combustible, fusion, solaire, etc.
L'administration a décidé de privatiser ce fleuron scientifique, et
de le vendre à l'industrie... de l'armement. Ceux qui espéraient un
Manhattan Project fédéral pour l'énergie sont scandalisés.
D'ici à dix ans, la Chine polluera davantage que les
Etats-Unis
Pékin refuse de payer le coût environnemental de son développement.
Frédéric Koller
Alors que la Chine se transformait en usine du monde au
tournant du siècle, la plupart de ses villes se sont
recouvertes d'un smog que seuls les vents parviennent parfois
à dissiper. Résultat: seize des vingt villes les plus polluées
du monde sont chinoises. De Pékin à Canton, de Shanghaï à
Urumqi, un voile grisâtre accompagne désormais le visiteur.
Au rythme actuel de sa croissance économique (+9,5 % en
2004), la Chine devrait supplanter les Etats-Unis d'ici dix
ans comme principal producteur de gaz à effet de serre, selon
la Banque asiatique du développement. Calculée par habitant
(1,3 milliard), cette pollution se situe toutefois en deçà
de la moyenne mondiale.
La planification industrielle communiste avait déjà provoqué
de sérieux dégâts environnementaux. Mais tous les experts
– étrangers et chinois – s'accordent à présent pour
dire que le nouvel essor capitaliste chinois axé sur le modèle
consumériste américain, s'il se poursuit de la sorte, mettra
le reste de la planète en danger d'ici une trentaine d'années.
Les réformes économiques se sont accompagnées d'une
explosion de la production, mais plus encore de la
consommation d'énergie. La Chine demeure en effet très
gaspilleuse: il lui faut 7 fois plus d'énergie que la moyenne
mondiale et 10 fois plus que le Japon pour produire des biens
d'une valeur de 1 dollar.
L'Académie chinoise d'ingénieurs a récemment calculé que
si le PIB national a été multiplié par 10 depuis 1949, la
consommation de minerai a augmenté dans le même temps de 50
fois.
La principale source d'émanation de CO2 demeure les centrales
thermiques au charbon. En 2003, la consommation totale d'énergie
en Chine provenait pour 67,1% du charbon, 22,7% du pétrole
brut, 2,8% du gaz naturel et 7,3% d'énergies renouvelables,
selon les statistiques officielles. Prise à la gorge – 24
des 31 provinces chinoises souffrent cet été de coupures d'électricité
– la Chine n'a d'autre choix immédiat que renforcer
l'exploitation de ses mines de charbon pour la plupart vétustes
– dont le coût humain s'élève à cinquante morts par jour
– et importer massivement du pétrole.
Soudain alarmé par le coût environnemental de cette frénésie
de consommation, le pouvoir chinois promet un changement de
modèle de développement ou une «nouvelle voie pour
l'industrialisation» comme vient de le déclarer le premier
ministre Wen Jiabao. Hormis le gaz naturel et les barrages, il
est de plus en plus question de nucléaire. Mais cette filière
représentera tout au plus 4% de l'énergie du pays en 2020
(2,3% actuellement).
Arguant du fait qu'elle est un pays en voie de développement,
la Chine refuse jusqu'ici de limiter ses émanations de CO2.
Mais alors que Pékin se profile comme le principal pollueur
de la planète, les analystes de la Banque asiatique du développement
estiment que le pouvoir a déjà les moyens d'agir.
La Chine devrait investir 2% de son PIB dans le contrôle de
la pollution – contre 1,3% actuellement – pour assainir la
situation avec de plus un gain économique à la clé.
Le prix de la tonne de CO2 flambe
François Mutter
Le Protocole de Kyoto est entré en vigueur le 16 février
dernier. Parmi les Etats signataires, on retrouve la majeure
partie des pays industrialisés. Ces derniers se sont engagés
à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre entre
2008 et 2012 par rapport au niveau de 1990. L'Union européenne
(UE) planifie, tout comme la Suisse, une réduction de 8%.
Pour atteindre cet objectif, Bruxelles a mis en place au début
de cette année la solution la plus innovante: le marché des
«droits à polluer» ou des permis d'émissions négociables.
Explications.
• Les acteurs
L'Union européenne (UE) a distribué des quotas d'émission
de gaz à effet de serre (droits d'émission) à ses 25 Etats
membres. Les pays les ont ensuite répartis entre leurs plus
gros pollueurs. On retrouve parmi eux la grande majorité de
l'industrie (cimenteries, aciéries, producteurs d'énergie,
de verre, de matériaux de construction, de papier ou encore
de carton...) qui produit à elle seule près de la moitié
des émissions de dioxyde de carbone (CO2) de l'UE, un des gaz
à effet de serre.
• Le mécanisme
Les entreprises concernées gèrent désormais librement leurs
quotas d'émissions. Cela signifie qu'une société ayant
beaucoup réduit ses émissions de CO2 peut vendre ses quotas
excédentaires à une firme ayant dépassé le plafond autorisé.
Une partie du négoce des quotas de CO2 s'effectue auprès de
Bourses spécialisées. On en répertorie quatre en Europe:
Nord Pool en Scandinavie (contrats à terme), European Energy
Exchange en Allemagne (au comptant), IPE à Londres (contrats
futures), Powernext à Paris (au comptant). Le reste (60 à
65% des droits) se négocie encore sur un marché de gré à
gré. Forts du succès de leur marché intérieur de permis d'émission
d'oxyde de soufre (SO2), les Américains avaient fait reconnaître
à Kyoto ce mécanisme basé sur les lois du marché.
• Le prix
Le prix des «droits à polluer» explose ces derniers jours
en Europe. Il a quadruplé depuis le début de l'année
touchant en début de semaine ses plus hauts historiques à
29,35 euros pour l'émission d'une tonne de carbone. Les opérateurs
spéculent sur l'issue du G8. Ils réagissent aussi à la
flambée des prix du pétrole et du gaz, les deux principaux
combustibles utilisés pour générer de l'électricité en
Europe. Face à cette augmentation des prix de l'électricité,
les industriels recourent de plus en plus au charbon. Ils
doivent en conséquence acheter des permis d'émissions afin
d'augmenter leurs quotas. En théorie, les entreprises
devraient trouver à l'avenir plus avantageux d'améliorer
leur processus industriel afin d'éviter de payer ce qui
s'apparente à une taxe.