Une cokerie allemande un peu vite expédiée en Chine


Pour répondre au boom du marché de l'acier, un groupe de la Ruhr y relance un site, non loin de celui qu'il avait dû fermer en 2000.

Par Odile BENYAHIA-KOUIDER
mardi 30 novembre 2004



Dortmund, Bottrop envoyée spéciale

les habitants de la Ruhr étaient vraiment fiers de leur cokerie. «Kaiserstuhl, c'était la cokerie la plus moderne du monde, lance Gerd Seibel. Une usine ultraperformante, et non polluante. Un bijou de haute technologie.» Aujourd'hui, il ne reste plus rien de cette splendeur passée. Des morceaux de tuyaux rouillés jonchent le sol détrempé. Les deux tours rouge et blanc qui dominaient les fours de la cokerie attendent d'être détruites. Deutsche Steinkohle AG a été obligé de fermer l'usine en 2000 après seulement huit années de fonctionnement. «Les aciéries allemandes ne voulaient plus acheter de coke allemand, explique Gerd Seibel, ingénieur en chef à Kaiserstuhl. Ils le trouvaient trop cher par rapport au coke chinois ou polonais. Alors nous n'avons pas eu le choix.» Cela n'a l'air de rien, mais c'est une denrée industrielle indispensable. Sans coke, pas d'acier (1). Et sans acier, pas d'autos. Pas de vélos. Pas de couteaux. En 1998, la Fédération de l'acier a dénoncé le contrat qui les liait aux cokeries allemandes. Cela a précipité la chute de Kaiserstuhl.

En petits morceaux. On pensait l'histoire terminée. Mais, mondialisation oblige, elle va connaître un double rebondissement. Deux après la fermeture de la cokerie, les Chinois décident, d'abord, de racheter l'usine. Il y a dix-huit mois, 250 ouvriers chinois ont débarqué sur le site, dans la banlieue de Dortmund, pour désosser intégralement la bête, et l'expédier en petits morceaux en Chine. 38 000 tonnes de morceaux d'acier, portant 76 000 références techniques en allemand et en chinois, sont déjà parties en Chine depuis Rotterdam et Anvers. Il a fallu utiliser 100 700 conteneurs et 20 navires. Au prix où sont payés les ouvriers chinois, 100 à 200 euros par mois, cela reste visiblement encore rentable. Maintenant, ils ne sont plus qu'une cinquantaine à s'affairer sur le site, histoire de ramasser les derniers boulons. A la fin de l'année, ils auront terminé leur travail.

«Quand ils étaient tous là, c'était très impressionnant», raconte Gerd Seibel. Ils avaient installé leur cantine et leur dortoir. Des dizaines de matelas sont encore entreposés au rez-de-chaussée du bâtiment qui servait d'administration à Kaiserstuhl. Même leur chef, Mo Lishi, dormait dans son bureau. Un sacré choc de culture (2). «Quand j'arrivais tôt le matin, je voyais le slip rouge de monsieur Mo pendre à la fenêtre», sourit Gerd, qui a appris entre-temps que «le rouge est la couleur porte-bonheur des Chinois, et le blanc la couleur de la mort». Resté jusqu'au bout, Gerd Seibel avait pour mission de veiller à l'application du droit du travail sur le site: «Si on les avait laissé faire. Ils auraient travaillé non-stop, et n'auraient pas porté de casque. Or c'est interdit en Allemagne.»

Flambée. Edifiante, l'histoire ne s'arrête pas là. Alors que Kaiserstuhl a été découpée en mille morceaux, les aciéries allemandes se sont aperçues qu'elles ont à nouveau besoin de coke allemand. Jusqu'alors le gouvernement de Pékin avait accepté que la Chine exporte la moitié des 28 millions de tonnes de coke disponible. Mais cette année, pour ne pas freiner une croissance économique chinoise gourmande en matière première, il a limité la licence d'exportation à 8 millions de tonnes. Du coup, le marché allemand s'est retrouvé à sec. En mai 2002, la tonne de coke coûtait 70 dollars. Deux ans plus tard, le prix flambait à 500 dollars. A cause de cette inflation, les voitures peuvent coûter jusqu'à 300 euros supplémentaires pièce. Ce qui ne fait qu'aggraver la situation du marché automobile allemand. Sous la pression des groupes d'aciéries, Deutsche Steinkohle AG réfléchit à la possibilité d'agrandir sa cokerie Prosper, située à Bottrop... à moins d'une heure de voiture de Kaiserstuhl. Prosper pourrait ainsi augmenter sa capacité de production de 2 à 3,3 millions de tonnes. Mais cette fois Deutsche Steinkohle AG a demandé aux aciéries de participer aux investissements. Elle a déjà fait les frais de la mondialisation du marché de la coke. On ne l'attrapera pas une seconde fois.

(1) Pour obtenir du coke, il faut distiller de la houille dans d'énormes fours. Ce combustible, un carbone presque pur capable de résister à l'écrasement, est utilisé dans le processus de fabrication de l'acier.
(2) Die Zeit n°40.

 

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